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Quatre rôles pour l’IA, une priorité pédagogique claire
Pour cadrer le débat, Jean-Roch Houllier (Head of Operations, Learning & Digital, Safran) a présenté une matrice simple mais structurante qui distingue quatre rôles possibles de l’IA générative en formation : créateur (organisation, présent), explorateur (organisation, futur), formateur (individu, présent) et apprenant (individu, futur). Si les usages actuels se concentrent massivement sur la création de contenus, la valeur pédagogique maximale se situe ailleurs : du côté de l’apprenant, lorsqu’il interagit directement avec l’IA pour s’entraîner. Les chiffres du sondage réalisé en direct pendant le webinaire confirment ce déséquilibre. 83 % des participants utilisent l’IA pour accélérer la production de contenus e-learning ; 37 % pour proposer de nouveaux formats apprenants ; 22 % pour automatiser des tâches administratives. L’IA est omniprésente, mais encore largement cantonnée au « 10 % » du modèle 70-20-10. Michel Diaz a insisté sur ce point : « L’IA est déjà partout en formation, mais tant qu’elle reste cantonnée à la production de contenus, elle ne transforme rien. Le vrai sujet commence quand elle met l’apprenant en situation. »
Safran investit dans le 70 %
Chez Safran, cette limite est clairement identifiée. « La formation en entreprise s’est longtemps concentrée sur le 10 %, celui des cours structurés », rappelle Jean-Roch Houllier. Or l’essentiel de l’apprentissage se joue ailleurs : en situation de travail, dans l’action, dans la confrontation au réel. Le groupe dispose déjà d’un socle massif, avec près de 8 000 contenus sur son portail digital, dont les deux tiers produits en interne, mobilisant environ 700 auteurs issus de 35 métiers. En 2025, près de 250 contenus ont été conçus avec le soutien de l’IA. Mais pour Safran, l’enjeu n’est plus quantitatif. Il est pédagogique. D’où la distinction centrale entre IA de substitution et IA de confrontation. La première délègue, simplifie, assiste. La seconde stimule la pensée, « fait avec nous, parfois contre nous, pour nous faire réfléchir », selon les mots de Jean-Roch Houllier. Une différence décisive pour préserver les capacités d’apprentissage à long terme et le libre arbitre des apprenants.
Gentlerain : la simulation comme terrain d’apprentissage
La réponse proposée par 360Learning s’appelle Gentlerain. Un outil auteur de simulations conversationnelles, pensé pour couvrir enfin le « 70 % » du modèle 70-20-10. « Notre obsession, c’est de rendre l’entraînement possible, réaliste et mesurable », explique Benjamin Marchal (CEO, 360Learning). Concrètement, Gentlerain permet de créer des scénarios de simulation animés par l’IA : management, relation client, vente, support. Le concepteur paramètre le contexte, le vocabulaire, le ton, le niveau de résistance de l’IA, les critères de succès ou d’échec. L’IA intervient à deux niveaux : pour aider à concevoir la simulation, puis pour jouer le rôle de partenaire d’entraînement face à l’apprenant. La démonstration présentée lors du webinaire est parlante : un manager s’entraîne à gérer un collaborateur de la génération Z. L’échange est dynamique, parfois déstabilisant. À l’issue, l’apprenant reçoit un feedback immédiat sur ses choix, sa posture, son efficacité. « On ne parle plus de contenu, mais d’expérience », résume Benjamin Marchal.
Managers en première ligne
Sans surprise, les managers apparaissent comme la cible prioritaire de l’IA de confrontation. 30,8 % des participants au webinaire les placent en tête des cas d’usage, devant les commerciaux (20,5 %). Un résultat cohérent avec les ambitions de Safran, qui prévoit dès 2026 un proof of concept de Gentlerain centré sur deux scénarios managériaux, dont la gestion des priorités à partir de la matrice d’Eisenhower. Ce POC sera aussi l’occasion de traiter les sujets sensibles : sécurité, RGPD, gestion des hallucinations de l’IA. Gentlerain repose aujourd’hui sur les modèles d’OpenAI via Azure, avec une feuille de route visant à offrir à terme le choix du LLM. L’outil est conçu pour s’intégrer aux LMS via le protocole LTI, tout en restant une plateforme distincte. Safran prévoit enfin une formation obligatoire pour ses 700 auteurs internes afin de garantir un usage maîtrisé de la simulation et préserver l’exigence pédagogique. « Une bonne simulation ne s’improvise pas », insiste Jean-Roch Houllier.
De l’automatisation à l’entraînement
Dans cette approche, l’IA générative ne se contente plus d’accélérer l’existant ni de réduire les coûts de production pédagogique. Elle déplace le centre de gravité de la formation vers l’entraînement, la confrontation et l’évaluation en situation. Un basculement qui remet en cause une décennie d’efforts focalisés sur les contenus, les plateformes et les parcours, souvent au détriment de l’apprentissage réel. Ici la technologie est un acteur à part entière de l’expérience apprenante, capable de résister, de relancer, de mettre en difficulté. « La technologie est là. La question n’est plus de savoir si c’est possible, mais comment l’utiliser avec exigence », rappelle Benjamin Marchal. Chez Safran, cette exigence se traduit par une prudence assumée. Le proof of concept prévu en 2026 n’a pas vocation à généraliser rapidement la solution, mais à en éprouver les limites pédagogiques, les conditions de sécurité et les usages réels par les managers. Former les auteurs, cadrer les scénarios, éviter les simulations artificielles ou complaisantes : autant de garde-fous indispensables pour que l’IA reste un levier d’apprentissage et non un gadget de plus… L’IA n’est pas là pour simplifier le travail des apprenants, mais pour le complexifier à bon escient ! En ce sens, Gentlerain ne marque pas seulement une évolution technologique, mais une inflexion stratégique : faire de la formation un espace d’entraînement continu, au plus près du travail réel. Une orientation encore minoritaire, mais qui pourrait bien redéfinir durablement les standards du digital learning en entreprise.
Par Aude Dellacherie, Directrice, e-learning Letter.
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